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Pour aider le Liban, deux bienfaiteurs rivaux
Par le colonel Jean-Louis Dufour

Pour aider le Liban, deux bienfaiteurs rivaux Par le colonel Jean-Louis Dufour
Notre consultant militaire, Jean-Louis Dufour, est un ancien officier supérieur de l’armée française. Il a servi en qualité d’attaché militaire au Liban, commandé le 1er Régiment d’infanterie de marine et le bataillon français de la Finul. Chargé du suivi de la situation internationale à l’état-major des Armées (EMA-Paris), il s’est ensuite spécialisé dans l’étude des crises et des conflits armés. Ancien rédacteur en chef de la revue «Défense», professeur dans nombre d’universités et instituts francophones, il est l’auteur de plusieurs ouvrages, parmi lesquels «La guerre au 20ème siècle» (Hachette, 2003), «La guerre, la ville et le soldat» (Odile Jacob, 2006), «Un siècle de crises internationales» (André Versaille, 2009) (Ph. Archives)

A peine l’Arabie saoudite avait-elle suspendu le 19 février son assistance financière au Liban(1), le ministère iranien des Affaires étrangères annonçait l’intention de son pays d’aider le Pays du cèdre. Sans doute, l’Arabie saoudite a-t-elle renoncé à ses libéralités libanaises parce qu’elles n’ont pas été suivies des effets politiques escomptés. Pareille déconvenue, cependant, pourrait aussi affecter l’Iran au cas où son offre d’assistance se concrétiserait, ce qui, pour l’heure, ne semble pas encore être le cas.

La déclaration iranienne n’est évidemment pas une coïncidence. Le Liban a longtemps été le champ clos d’affrontements politiques par procuration entre Etats de la région, qu’ils soient de confession chiite ou sunnite.  On compte au Liban 28 communautés ethnico-religieuses, regroupées en trois grandes confessions, sunnite, chiite et chrétienne. Semblable composition prête à une fragmentation nuisible à la cohésion du pays. La nation libanaise est d’autant plus fragile qu’elle constitue un enjeu pour plusieurs puissances régionales qui s’appuient sur telle ou telle communauté, comme l’Iran avec le Hezbollah, ou comme Israël, au temps de la guerre civile(2), avec les Forces libanaises de Béchir Gemayel, pour atteindre leurs objectifs politiques, stratégiques, sécuritaires.

. Consciente de son échec au Liban, l’Arabie saoudite va donc chercher d’autres moyens pour contrecarrer l’influence du Hezbollah (et celle de l’Iran  par la même occasion). Comment? Mais en appuyant les sunnites syriens dans leur combat contre les miliciens du Hezbollah. De son côté, l’Iran entend démontrer qu’il est prêt à soutenir le Liban au moment où les Saoudiens s’en détournent. Téhéran, à vrai dire, avait déjà offert à Beyrouth de l’aider au plan militaire. Mais le gouvernement libanais n’avait pas donné suite compte tenu des sanctions internationales décidées par les Nations unies à l’encontre de l’Iran. Ce scrupule n’avait d’ailleurs pas empêché de discrètes livraisons d’armes iraniennes au Hezbollah, dénoncées parfois, en leur temps, par Israël. Avec la fin des sanctions, le Liban semble, cette fois, tout disposé à accepter l’offre iranienne. C’est du moins ce qu’a laissé entendre, le 20 février, le ministre libanais de la Défense, Samir Moqbel, quand il a déclaré que Beyrouth accepterait l’offre de Téhéran de lui procurer armes et équipements militaires si elle était renouvelée. Or des indications vont dans ce sens. A commencer par le journal du Hezbollah, «Al-Akhbar», lequel vient d’affirmer que l’aide de Téhéran au Liban pourrait atteindre, au total, 10 milliards de dollars. C’est qu’il s’agirait non seulement d’acquérir des armes mais aussi de financer de grands travaux d’infrastructure dans le domaine de l’eau et de l’électricité et aussi d’organiser le ramassage des ordures ménagères, cet invraisemblable cauchemar des malheureux Beyrouthins…

L’Arabie saoudite avait espéré que son aide au gouvernement libanais renforcerait son influence ainsi que celle de la communauté sunnite libanaise tout en nuisant à celle du Hezbollah. Et voilà que l’Iran, à son tour, compte sur sa généreuse assistance au Liban pour y fortifier ses positions et réussir là où les Saoudiens ont apparemment échoué.

Reste à Téhéran à résoudre deux problèmes. Le premier est de savoir comment l’Iran pourra bénéficier d’une influence politique renforcée au Liban s’il lui prodigue son aide. Après tout, même si les responsables sunnites libanais, Premier ministre(3) en tête, ont poussé au rapprochement avec Riyad, ils n’ont pas obtenu que le Liban condamne l’attaque, le 2 janvier, de la mission diplomatique saoudienne à Téhéran. Cet échec a pour cause l’infirmité congénitale du Liban qui empêche les communautés chiite et sunnite de consentir au moindre compromis dès lors qu’il s’agit de défendre les intérêts opposés de leurs protecteurs étrangers respectifs. Le deuxième problème est de trouver le moyen d’aller au bout de l’assistance proposée au Liban nonobstant les contraintes politiques et financières qui pèsent sur l’Iran. Même si Téhéran, aujourd’hui libéré du poids des sanctions, peut accéder à ses capitaux, le coût de son aide peut s’avérer disproportionné par rapport aux ressources dont le pays dispose(4). De plus, rien ne dit que cette dépense, au cas où elle serait finalement consentie, produira des effets politiques favorables à la nouvelle Perse. Pire encore, l’hypothèse selon laquelle l’aide de l’Iran risque de miner le fragile équilibre des rapports de force existant au Liban ne saurait être exclue! Il pourrait alors s’ensuivre l’exaspération des rivalités politiques libanaises, avec un impact difficilement prévisible, mais à l’occasion désastreux pour les intérêts iraniens, non seulement au Liban mais aussi en Syrie.

La promesse d’aider le Liban est, au fond, du point de vue  iranien, un expédient politique conçu pour répliquer très vite au désengagement saoudien. Mais il est en réalité très possible que Téhéran ne puisse engager 10 milliards de dollars dans l’aventure. Une chose, en revanche, est certaine: l’Iran et l’Arabie saoudite vont continuer à voir le Liban comme une pièce majeure dont il convient de s’emparer sur l’échiquier de leur rivalité au Moyen-Orient.

Les pays du Golfe se désengagent du Liban

Si l’on en croit l’article de la journaliste libanaise Esperance Ghanem, dans «Al Monitor, the Pulse of the Middle East» du 4 mars 2016, les conséquences de la décision saoudienne de ne plus aider le Liban sont très lourdes. Riyad revoit en effet sa politique libanaise de fond en comble. Ainsi les citoyens saoudiens sont-ils invités à ne pas se rendre au Liban et à quitter ce pays s’ils s’y trouvent déjà. Le Royaume a également annulé les permis de résidence accordés à un millier de Libanais, la plupart de confession chiite ou chrétienne.
250 entreprises libanaises opérant dans le Royaume ont été sommées d’interrompre leurs activités dans un délai de trois mois. Riyad vient de plus d’expulser 90 familles libanaises et d’inscrire sur la liste des organisations terroristes quatre entreprises libanaises coupables d’entretenir des relations avec le Hezbollah. Bahreïn, les Emirats arabes unis, le Koweït, ont pris les mêmes dispositions. Les banques de ces Etats doivent cesser toute relation avec les banques libanaises et rapatrier les fonds qu’elles y avaient en dépôt.
Investir au Liban leur est désormais interdit…

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(1) 3 + 1 milliards de dollars
(2) 1975-1990
(3) Selon la Constitution libanaise, qui date de 1936 et du mandat français sur le Liban, les grandes postes sont attribués en fonction de la confession du titulaire, ainsi le président de la République est-il toujours un chrétien maronite, le chef du gouvernement, un musulman sunnite, le président de l’Assemblée nationale, un musulman chiite…
(4) L’idée a été émise que l’Arabie saoudite avait annulé son aide au Liban d’un montant total de quatre milliards de dollars pour cause de manque de liquidités dû à la baisse des cours du brut ; sans doute est-ce pour répliquer à cette accusation que Riyad a annoncé le 5 mars, que les trois milliards d’armes commandés à la France serait en fait livrées à l’Arabie saoudite.