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Quand la politique tient la citoyenneté en otage
Par Abderrahmane Lahlou

Quand la politique tient la citoyenneté en otage Par Abderrahmane Lahlou
Après une carrière de vingt ans en tant qu’opérateur privé de l’Education scolaire et universitaire, et président fondateur d’associations dans l’enseignement et le Conseil en formation, Abderrahmane Lahlou a fondé ABWAB Consultants, spécialisé dans l’Education et la Formation. Il est expert auprès du Groupe Banque Mondiale pour le programme e4e au Maroc, et expert agréé auprès de la BID. Il réalise également des études pour le compte de ministères et d’organismes privés nationaux et internationaux dans les trois domaines de la formation universitaire, professionnelle et scolaire. Il est conférencier international en management, économie et éducation, et professeur visiteur dans des universités françaises (Ph. A. L.)

La pré-campagne électorale aguerrit les mœurs. Elle met aussi les grands principes citoyens affichés par les protagonistes à rude épreuve. Les sièges étant limités, c’est bien à "pousse-toi que je m’y mette" que semblent jouer les partis. Et pour certains, c’est à y perdre son esprit de citoyenneté. Serait-ce un phénomène saisonnier propre à la politique? A y regarder avec l’œil du philosophe, il y a eu bien plus grave dans l’histoire de l’humanité. La valeur qui a peut-être été la moins naturellement partagée est le partage.

Le refus du partage

Depuis que le fils d’Adam, Caïn (Qabil) a tué son frère Abel (Habil) par jalousie et refus de coexistence avec l’autre, jugé favori par lui, l’humanité n’a cessé de se faire la guerre fratricide pour mobile de refus de partage. Des frontières territoriales aux ressources énergétiques, en passant par le droit de coexistence dans la différence, toutes les guerres relèvent du même défaut de citoyenneté dans son sens le plus large. Puis l’agression ethnique entre groupes humains dans l’antiquité a cédé la place à l’intolérance entre communautés appelées à partager le même Etat ou la même nation. Des pionniers d’Amérique du Nord ou des conquistadors d’Amérique du Sud ou encore des découvreurs du continent australien, aucuns n’ont ménagé les populations autochtones. Mais l’histoire a parfois montré des cas plus indulgents, et tout Marocain peut se targuer de s’y référer. Les conquérants musulmans venus d’Orient pour répandre la nouvelle religion, arabes de leur état, ont établi l’acte fondateur de l’alliance par le sang avec les tribus berbères du nord du Maroc, de sorte que le premier fondateur de l’Etat marocain, Moulay Idriss, n’avait à clamer ni son appartenance arabe ni son appartenance berbère. L’histoire du partage de la terre et de la religion était scellée pour des siècles. La guerre d’alternance historique entre dynasties n’empêcha pas la cohabitation pacifique entre ethnies et entre religions. On ne pourra pas accuser les Marocains d’intolérance ethnique, ni de refus de l’étranger, suite à la politique d’intégration des migrants subsahariens et syriens décidée par les autorités l’an dernier, n’en déplaise aux auteurs de l’étude de l’institut Afrobaromètre, parue récemment.
Le déficit de citoyenneté n’est pas seulement une tare, mais un handicap compétitif. Selon le consultant en stratégie Mustapha Elbaz, qui a mené une étude sur le point d’être communiquée sur le sujet, le Maroc perd des points sur tous les plans par défaut de citoyenneté. La non-citoyenneté a un coût à facettes multiples, économique, social, politique et d’image internationale. Dans la conjoncture actuelle, la face la plus folklorique semble être le politique. A force d’invectives personnelles, d’attaques à peine voilées et autres procès d’intention, les leaders de partis se lâchent sans scrupules. A chaque sortie devant ses propres militants, soigneusement médiatisée, l’exercice de punching-ball du leader d’un parti sur son rival déclaré, déclenche une réplique punitive de ce dernier, dans laquelle se perd toute visée  politique, voire toute crédibilité. A croire que le jeu des poupées vaudous trouve plus de succès chez les partis que la critique des idées et la compétition sur les actes. Mais ça ne s’arrête pas là. Certains partis, crédités par les votes des citoyens crédules, donnent l’image de se détourner du devoir de servir le pays ou le gouvernement auquel ils participent, en faisant et défaisant les alliances politiques. Le sacro-saint devoir envers le pays, et moi-même qui y croit encore, serions-nous devenus une préoccupation ringarde dans la politique électorale?

L’antidote de la désillusion politique

Alors restera-t-il un minimum d’enthousiasme aux citoyens pour la participation à la vie politique? La semaine dernière, les résultats d’une enquête de l’OMDH révélaient une dangereuse désillusion des jeunes vis-à-vis de l’action politique, illustrée par un «taux de 5,7% seulement des sondés ayant confiance dans l’action politique qu’ils estiment être dans l’intérêt du pays». Mensonge, tromperie, absence de démocratie, les compliments ne manquent pas. Voilà qui ne guérit pas l’aversion des jeunes à la participation électorale. Pire que cela, à la foi en les élections. Un autre sondage, effectué simultanément par un organe de presse électronique joue les cassandres en avançant un taux de 54% sur les 34.000 sondés annonçant leur intention du boycott des prochaines élections. Des commentateurs de ces résultats se sont empressés de déclarer sur ce même organe que c’est simplement le symptôme de l’absence de changements de la situation du pays au terme de la dernière législature. Je ne partage pas cette analyse revancharde, mais je pense que si la désillusion des citoyens vis-à-vis de la participation électorale est le symptôme d’un mal, c’est plutôt du mal de l’aversion de la majorité des partis envers les sujets politiques de fonds, au profit des querelles intestines et de la guerre des tranchées pour les voix qui ouvrent la voie aux postes politiques.Parler citoyenneté entre nous peut être un antidote efficace à la désillusion politique.
L’antinomie  entre la citoyenneté et la pratique politique actuelle des partis, laquelle s’exacerbe lors des épisodes de la fébrilité électorale, réside bien là. La citoyenneté de tout acteur politique ordonne de mettre l’intérêt du pays, auquel nous sommes tous engagés, avant la conquête du fauteuil parlementaire, gouvernemental ou communal. Pour servir cet intérêt, les partis sont certes en compétition, mais une compétition d’idées, de vision, d’engagement dans l’acte, pas une guerre d’anéantissement de l’adversaire, faute de pouvoir partager l’espace politique des idées et des programmes. On l’a bien dit, il a suffi qu’Abel reçoive les faveurs du ciel  pour mériter d’être éliminé par son propre frère. Jusqu’à preuve du contraire, le petit jeu de diaboliser le chef d’un parti adverse ne conduit pas automatiquement les électeurs à voter pour le pourfendeur. Et pourtant, certains y mettent tant d’ardeur! Tout au plus, conduira-t-il une frange des électeurs potentiels à se dégoûter de la politique, et repoussera-t-il un peu plus l’entrée des jeunes sur la scène politique, ces jeunes dont certains n’en veulent déjà plus, tant ils menacent l’ordre établi.

L’adversité et l’altérité

A chaque époque ses conflits. Dans l’Etat marocain moderne, les mobiles d’intolérance en matière de citoyenneté  changent de forme. Ils deviennent la richesse matérielle, les origines sociales, le niveau d’éducation, la position socioprofessionnelle, le pouvoir politique, l’appartenance au parti, le mode de vie, la perception religieuse, et j’en passe. Etre citoyen n’est-il pas simplement partager la vie dans la cité, sur tous ces registres sus mentionnés? Elle diffère du patriotisme qui consiste en l’esprit d’appartenance et de dévotion à son pays, de sorte qu’on peut être patriote par la croyance et l’acte face à l’adversité, sans être citoyen dans le comportement quotidien vis-à-vis de l’altérité. Elle diffère aussi du civisme, de sorte que l’on peut être civique envers son alter ego dans une relation bijective, sans véritablement porter le projet de citoyenneté global envers son pays et les intérêts suprêmes qui sont les siens.