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Modernisation du secteur des transports urbains
L’enjeu et le paradoxe sécuritaire
Par Hatim Benjelloun

Modernisation du secteur des transports urbains L’enjeu et le paradoxe sécuritaire Par Hatim Benjelloun
Hatim Benjelloun est directeur associé de PASS (Public Affairs & Services), cabinet conseil en Image & Influence.  Il est diplômé en science politique – Spé, Sécurité globale – à Bordeaux avec une double masterisation en Intelligence économique
L’actualité française autour des tensions entre les chauffeurs de taxis et les VTC (voitures de tourisme avec chauffeurs) a vite créée ses relents dans notre pays. Les taxis marocains ré-entament un bras de fer avec les autorités pour protéger leurs «intérêts vitaux». Pourtant, le secteur des taxis en France est loin d’être comparable au nôtre. Les modes de transports urbains au Maroc souffrent de dysfonctionnements et d’insuffisances chroniques endogènes. Comme beaucoup d’autres secteurs urbains (parkings), l’activité des taxis est structurée autour d’une matrice de coutumes, de codes, et d’«habitus», créant, de fait, une forme d’«homéostasie» économique. En outre, ce secteur, à la limite du mythe, a réussi à s’imposer dans l’imaginaire collectif des Marocains.

.entre névroses et amours de ce transport si particulier dans notre pays. Il est donc intéressant de décrypter les enjeux qui traversent ce secteur, pris entre le marteau de la modernisation, et l’enclume sociale et sécuritaire.
Premièrement, et c’est un secret de polichinelle, le nerf «organisationnel» du secteur des taxis sont les agréments. Ce système  constitue le  véritable «talon d’Achille» de l’ensemble de l’activité. Ce modèle économique de rente assumé repose sur des fondements extrêmement complexes. L’obtention des agréments se fait par décret royal. Ces agréments sont donnés sur la base de «services rendus» à la nation ou à l’adresse de personnes en souffrance. Il est donc difficile de dénouer un système où finalement une toile rugueuse et infiniment complexe s’est tissée avec le Makhzen. Derrière cette matrice s’organise tout un système de rente, dont les ramifications vont des personnes les plus démunies jusqu’aux personnalités les plus puissantes du pays.
Par ailleurs, comme il n’existe pas de logique d’attribution rationnelle des agréments, l’apparition de nouveaux taxis dans des zones «matures» crée une saturation structurelle du marché. Cette situation, accompagnée par une concurrence des nouveaux modes de transports, impose une pression économique permanente sur les taxis. Cette économie «souterraine», extrêmement, voire dangereusement, inégalitaire et précaire, notamment pour les chauffeurs, permet de nourrir parfois plus de 10 familles par agrément. Dans ce sens, le secteur est en proie à des déviances, d’abord, à travers un nivellement vers le bas de la qualité du service, ensuite, à travers la fragilisation d’un tissu social, frisant parfois les pratiques mafieuses.
Ce mode de fonctionnement, et c’est mon troisième point, alimente une matrice d’«informations» infiniment sophistiquée, originellement liée au paradigme sécuritaire du Royaume.  Et c’est loin d’être un mythe. A ce titre, nos propres médias marocains, suite aux attaques du Bataclan, et au soutien porté par nos services de sécurité aux autorités françaises, se sont empressés de valoriser et d’applaudir notre stratégie sécuritaire,  fondée sur un système d’immersion complexe et intelligent, et personnifiée par nos fameux «Moqadems». Si certaines méthodes d’ «intelligence» marocaines fonctionnent si bien, il ne faut pas négliger les fondamentaux sur lesquels elles reposent: l’informel et l’économie de rente. Pourtant, le développement et la modernisation de notre pays sont irréversibles. La vision royale de transformer le Maroc en véritable puissance régionale émergente, l’éveil des consciences consuméristes et citoyennes, accélère la nécessité de lutter, en urgence, contre les inégalités sociales. Comment alors concilier cette approche «fonctionnaliste» de la sécurité, avec un modèle de développement
Modernisation du secteur des transports urbains L’enjeu et le paradoxe sécuritaire Par Hatim Benjelloun
Comme beaucoup d’autres secteurs urbains, l’activité des taxis est structurée autour d’une matrice de coutumes, de codes, et d’«habitus», créant, de fait, une forme d’«homéostasie» économique (Ph. L’Economiste)
du secteur en cohérence avec les contraintes et les impératifs socioéconomiques du pays? Dans un premier temps, et selon ma grille de lecture, les autorités agissent d’abord sur les espaces où ils ont de la marge de manœuvre: lancement des lignes de tramway, réorganisation du système de transport par bus, mise à niveau du plan de circulation, etc. La restructuration des champs de mobilité de la ville poussera progressivement les taxis à s’adapter, et à s’éloigner du centre urbain et des hyper-centres. Les taxis, sans disparaître, deviendraient ainsi le prolongement et un complément du système de transport en TSCP (transport collectif en site propre). Les autorités sont ainsi poussées à un usage, alterné, du principe d’autorité, de coercition, de division et de négociation. Une des méthodes millénaires des autorités marocaines, à la gloire de l’œuvre de Sun Tzu: contraindre l’adversaire à abandonner la lutte, sans combat, grâce à la ruse, et une grande agilité d’esprit.
 Dans un second temps, les pouvoirs publics entameront une réforme du système d’exploitation des taxis, à travers une approche segmentée dans le temps. La réforme sera ainsi dépendante de facteurs exogènes, tels que les évolutions institutionnelles (régionalisation, réforme de la justice, gouvernance des villes, digitalisation des services publics), sécuritaires (lutte contre le terrorisme et la radicalisation), sociales (lutte contre l’informel, mise en place d’un système de protection sociale équitable, etc.) et économiques (amélioration du climat des affaires, soutien aux petits investisseurs, généralisation du statut d’auto-entrepreneur, diversification des sources d’emploi, etc.).
Le secteur de la mobilité urbaine est un sujet hautement stratégique pour les villes du Royaume. Il est à appréhender avec patience, lucidité et prudence. Et à l’aune de ce constat, il est peut-être temps pour nos politiques de repenser les paradigmes de développement de notre pays, à la lumière des crises qui traversent la région, et en prévision des problématiques sécuritaires, de plus en plus prégnantes dans le Royaume.

Transcender les crises sociales

Dans un esprit, très proche du courant des physiocrates, tel que défini par Quesnay, nos autorités s’ingénient à évaluer, avec extrême mesure, les choix et les moyens de mises en œuvre de toute réforme de fond, éloignés du principe de rupture. Le Royaume a toujours su, au fil des siècles, transcender les crises sociales, mais surtout à les exploiter pour en faire des leviers de gouvernance. Avancer pas à pas, avec un ajustement «prudent» des objectifs, selon les insights des différentes composantes de notre société.