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Réforme de l’enseignement
Cartographie des risques de la francisation
Par Abderrahmane Lahlou

Réforme de l’enseignement Cartographie des risques de la francisation Par Abderrahmane Lahlou
Après une carrière de vingt ans en tant qu’opérateur privé de l’Education scolaire et universitaire, et président fondateur d’associations dans l’enseignement et le Conseil en formation, Abderrahmane Lahlou a fondé ABWAB Consultants, spécialisé dans l’Education et la Formation. Il est expert auprès du Groupe Banque Mondiale pour le programme e4e au Maroc, et expert agréé auprès de la BID. Il réalise également des études pour le compte de ministères et d’organismes privés nationaux et internationaux dans les trois domaines de la formation universitaire, professionnelle et scolaire. Il est conférencier international en management, économie et éducation, et professeur visiteur dans des universités françaises (Ph. A. L.)

En une formule lapidaire, un célèbre journal de l’Hexagone y est allé vite en besogne en annonçant l’enterrement de l’arabe à l’école marocaine au profit du français. Une rétrospection de ce qui a tenu lieu de politique linguistique, depuis trente ans, révèle au moins trois vérités.
1) L’arabisation menée à partir de 1984 par le Parti de l’Istiqlal, alors au gouvernement, était mue davantage par un élan politique, mâtiné de nationalisme, et la conduite opérationnelle par la suite laissait à désirer.
2) Cette arabisation a grandi sous le même toit que la détérioration du système éducatif dans toutes ses composantes: motivation et  formation des enseignants,  gouvernance d’un système en surcroissance, défaillance de la politique sociale avant la reprise en main des années 2000. Aussi, la mesure des outputs du système à l’occasion des diagnostics de l’école entamés en 2008 a laissé certains observateurs et acteurs de la société civile faire un mauvais procès à la langue arabe à l’école.
3) L’enseignement des matières principales, et notamment scientifiques en arabe au lycée, handicapait les étudiants primo-arrivants à l’université, où l’enseignement est resté francisé dans les branches scientifiques depuis l’indépendance. Il reste curieux, cependant, que les élèves scientifiques arabisés ne s’en soient pas si mal sortis dans un parcours universitaire brusquement francisé, alors que leurs collègues des disciplines universitaires arabisées, telles les sciences humaines et sociales ou la littérature connaissaient les pires déboires, malgré l’absence de fracture linguistique. Plus que cela, les heureux admis aux écoles supérieures d’ingénierie et de commerce, dont le Maroc ne cesse de s’enorgueillir, ne semblent pas avoir raté leurs classes prépas faute de continuité linguistique. Trouvez alors le coupable. Il semble bien se cacher derrière l’invalidité du curriculum dans son sens le plus large, englobant les méthodes, la relation avec l’enseignant, la gestion du rythme scolaire, l’évaluation des apprentissages, sans parler de la gestion scolaire ou de  la dévalorisation de l’école aux yeux des élèves et des familles.

Maîtres d’ouvrage et maîtres d’œuvre

La maîtrise d’ouvrage de ce grand chantier étant en parfaite connaissance des atouts et faiblesses de notre outil de production, il ne fait pas de doute qu’un tel chantier ne pourra être lancé sans cartographier les risques auxquels ont fait face, dans le but d’y pallier et pas celui de décourager l’initiative.
Le premier est celui de la construction de l’apprentissage. Un élève accédant au lycée sans avoir suffisamment approfondi sa maîtrise du français au primaire et au collège, sera au pire incapable de suivre les cours dans cette langue, et c’est déjà arrivé, et au mieux, handicapé par l’absence de confort dans la langue utilisée. Il importe de synchroniser cela à l’arrivée des cohortes qui ont bénéficié d’un meilleur niveau de français dans les classes antérieures. La solution de francisation sélective des filières du baccalauréat, entreprise depuis trois ans avait doublement péché. Inéquitable pour les candidats en fin de collège, jugés faibles en français et dans les matières principales, et qui ont été laissés au rebut des filières classiques arabisantes. Manichéenne au regard de la comparaison des performances des filières francisées aux résultats des filières restées arabisantes. Elémentaire, mon cher Watson! Nous avons espoir que la généralisation de l’accès aux filières francisées, et qui a été autorisé par anticipation dans les lycées privés, puisse réparer ces torts.
Le deuxième risque se rapporte aux maîtres d’œuvre du chantier, à savoir les enseignants, inspecteurs, et formateurs d’enseignants. Cette chaîne de production du savoir et de l’éducation hérite du marché de la réforme tout corps d’états, mais dans lequel la langue ne tient pas le rôle de la peinture, à remplacer par un revêtement plus en vogue! Elle est pétrie dans l’ouvrage. L’enseignant et l’inspecteur en charge de l’éducation doivent la maîtriser à tous les stades du processus d’enseignement, de la recherche documentaire préparatoire à une bonne maîtrise de l’élocution et un vocabulaire minimal garanti. Il n’a pas échappé aux auteurs de la réforme que les enseignants engagés au-delà de 1992 sont des produits de la formation scientifique arabisée au lycée, francisée un moment à l’université, puis arabisée dans le cycle de formation professorale. Le défi est aujourd’hui de les recycler dans l’enseignement en langue française, lequel ne se maintient que si l’on s’en sert.
Le troisième risque de chantier est celui de l’acclimatation des apprenants. Quoiqu’en disent les sondages et statistiques, le français a beau être enseigné à l’école et être utilisé comme langue d’enseignement des matières scientifiques, il ne peut tenir ses promesses de véhicule d’apprentissage que s’il est assimilé et adopté affectivement par les élèves. A défaut, la didactique des matières scientifiques devra se résigner à Google Traductor. Pour un bon apprentissage, il faut un minimum d’usage de cette langue en dehors de l’école, qu’elle soit parlée dans la rue et dans la famille, de sorte que la relation de l’élève à la langue soit fonctionnelle et pas instrumentale. L’apprentissage d’une langue se fait par sédimentation neurolinguistique, n’en déplaise aux méthodes d’apprentissage en 90 jours. Quel dispositif d’encouragement à l’apprentissage du français a été préparé?
Enfin, le quatrième risque n’est pas le moindre. C’est celui de déshabiller Zaid pour habiller Pierre. A l’occasion du Conseil des ministres dans lequel s’est décidée l’application de la réforme linguistique, Sa Majesté  a bien insisté sur le fait que l’ouverture aux langues ne soit pas synonyme de suivisme ni d’aliénation. Dans ce corpus linguistique du secondaire, il faudra prendre les dispositions nécessaires pour que l’arabe maintienne son niveau, lui qui perdra un fort soutien fonctionnel à n’être plus utilisé dans l’enseignement des matières scientifiques, qui représentent respectivement 26%, 28% et 29% du volume horaire dans les trois niveaux du lycée.

La molette et le moteur

Ne tergiversons plus sur le passé. Nous avons des institutions que nous nous devons de respecter, et elles ont tranché en la matière: la réintroduction du français se fera dans les matières scientifiques au lycée, avec un renforcement préparatoire du français comme langue enseignée et langue d’enseignement dès le collège et le primaire, tout cela enrichi par l’anglais et diversifié par l’amazigh. Il reste maintenant à l’exécutif de la mettre en œuvre, et ce ne sera pas la tâche la plus facile. Si les sages du Conseil supérieur de l’enseignement ont fini par s’accorder sur les molettes et boutons à actionner sur le tableau de bord de la politique linguistique, et si les ingénieurs du ministère de l’Education nationale ont réussi à fixer le curseur sur la vitesse d’exécution désirée, il faudra maintenant que la mécanique, qu’on nous dit un  peu déglinguée, soit en état de répondre, et que la piste d’envol soit préparée.