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La balkanisation culturelle de l’enseignement supérieur marocain
Diagnostic et préconisation
Par le Pr. Hamid BOUCHIKHI

La balkanisation culturelle de l’enseignement supérieur marocain Diagnostic et préconisation Par le Pr. Hamid BOUCHIKHI
Hamid Bouchikhi est professeur de management et entrepreneuriat, directeur du centre Impact entrepreneurship Essec, France (Ph. H.B.)

L’ÉTAT de décomposition avancée de l’université marocaine est tel que le fait de lui consacrer un énième éditorial peut être perçu comme de l’acharnement inutile. On ne tire pas sur une ambulance et ce n’est pas l’objet de cet essai. Je veux seulement proposer une nouvelle lecture de près de quatre décennies de dérive de l’enseignement supérieur marocain et alerter la communauté nationale aux risques potentiels d’une balkanisation culturelle, déjà en bonne voie, de cette composante stratégique.L’échec, auto-infligé ou politiquement voulu, de l’enseignement supérieur public a créé un boulevard pour une première phase de privatisation qui a nourri beaucoup d’appétits locaux mercantiles contribuant, ainsi, à appauvrir les familles marocaines, sans produire, à de rares exceptions, une formation de qualité, ou garantir une insertion professionnelle à la hauteur de l’effort financier des familles. Il n’y a qu’à observer les péripéties autour de l’accréditation des écoles privées pour constater à quel point le développement anarchique de l’enseignement supérieur privé a donné lieu à un grand n’importe quoi. L’échec de la privatisation ‘nationale’ et l’amélioration relative du pouvoir d’achat des classes moyennes ont ouvert la voie à un mouvement, plus récent, d’implantation d’établissements étrangers, essentiellement francophones et anglo-saxons. Le positionnement volontariste du Maroc comme un hub régional renforce ce mouvement.
Entendons-nous. L’attrait du Maroc pour des établissements étrangers qui ont, en général, l’habitude d’avoir des étudiants marocains dans leurs programmes, est une bonne nouvelle pour le pays et un facteur d’émulation pour les systèmes nationaux public et privé. Il faut toutefois rester lucide sur deux risques, l’un plus facilement mesurable que l’autre. Quand on examine les noms figurant sur la liste, de plus en plus longue, d’antennes marocaines d’établissements étrangers, on ne peut s’empêcher de poser la même question sur la qualité. Dans un pays où tout ce qui est étranger jouit a priori d’une prime, il faut être vigilant sur la qualité, surtout quand les frais d’inscription sont un multiple de ce qui est demandé par les écoles privées nationales. Ce point mérite, à lui seul, un essai à part entière et je ne le développerai pas davantage ici.
Le deuxième risque est ce que j’appelle la balkanisation culturelle. Par là, j’entends que l’implantation locale d’institutions étrangères pourrait, si elle n’est pas correctement gérée, aggraver la fragmentation culturelle et la confusion identitaire de la jeunesse marocaine. La fragmentation culturelle n’est pas un phénomène nouveau au Maroc dont une frange de la population cherche des références à l’Est, dans la sphère arabophone, une autre regarde vers le Nord, en direction de la France, et une troisième frange qui veut se démarquer des deux premières en regardant à l’Ouest, vers l’Amérique du Nord. Il suffit de discuter avec une dizaine de Marocains pris au hasard pour constater cette fragmentation. Qu’y a-t-il de mal, pourrait-on dire, à ce que les jeunes marocains s’ouvrent à d’autres sphères culturelles? La réponse est simple: il est impossible de faire société avec des citoyens qui n’ont pas les mêmes références culturelles et qui ne parlent pas le même langage. Les sociétés qui profitent de l’ouverture, voire de l’importation de schémas culturels étrangers, sont construites sur un socle culturel et identitaire solide qui leur permet d’absorber ce qu’il y a de bon ailleurs sans y perdre leur âme. Le Japon de l’ère Meiji en est un parfait exemple. Revenons à la balkanisation de l’enseignement supérieur. Imaginons, et ce n’est pas de la science fiction, que tous les jeunes marocains dont les familles ont un minimum de moyens poursuivront leurs études supérieures localement dans des établissements d’origine étrangère. Est-ce que la fragmentation culturelle de la jeunesse en serait diminuée ou augmentée ? Elle serait bien sûr aggravée. Faudrait-il alors fermer le pays à la présence d’institutions éducatives étrangères? Ce serait soigner un mal par un mal encore plus grand. Dans un pays menacé par l’obscurantisme, la présence d’une offre éducative d’origine européenne et nord-américaine est un garde-fou utile, voire nécessaire dans les circonstances historiques présentes. Que faire alors pour tenir la balance entre la nécessaire ouverture et le risque de balkanisation culturelle? Les pouvoirs publics marocains auraient tort de considérer qu’ils n’ont rien à faire puisque les établissements étrangers financent leur propre développement, ne sollicitent pas de ressources publiques locales et ne sollicitent pas forcément la certification étatique des diplômes qu’ils délivrent. Ils doivent, au contraire, être conscients du risque de balkanisation culturelle et se doter d’une vision stratégique à long terme où les apports étrangers contribuent à la modernisation du pays et à l’amélioration de son capital humain.
Les mesures techniques pour assurer l’intégration symbiotique des établissements étrangers sont nombreuses et peuvent faire l’objet d’un travail créatif. L’essentiel, pour les décideurs marocains, est de prendre conscience des risques de balkanisation culturelle et d’avoir la volonté d’y remédier. A défaut d’une intervention constructive volontariste de leurs dirigeants politiques, les Marocains risquent d’assister à la multiplication de comptoirs culturels étrangers. Faut-il rappeler à quoi les comptoirs commerciaux ont été le prélude?

L’exemple de Singapour

A l’instar du gouvernement de Singapour, les pouvoirs publics marocains devraient adopter une approche volontariste, sélective, pour attirer dans le pays les meilleures universités et écoles étrangères, les aider à financer leur développement local et leur demander, en retour, des engagements contractuels qui pourraient, dans le cas marocain, prendre la forme de contributions au développement des capacités de son système national, public et privé, d’enseignement supérieur et de recherche. Dans le même esprit, les pouvoirs publics pourraient inciter les établissements étrangers à produire des contenus pédagogiques locaux, à former des enseignants chercheurs nationaux et à faire une bonne part au patrimoine culturel marocain dans la vie étudiante.