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Les «primaires» américaines, un modèle qui a aussi ses vertus
Par le Pr. Mohammed GERMOUNI

Les «primaires» américaines, un modèle qui a aussi ses vertus Par le Pr. Mohammed GERMOUNI
Ancien directeur de Banque de dévelop-pement et haut fonctionnaire dans l’administration marocaine, Mohammed Germouni est actuellement professeur visiteur de quelques universités étrangères et consultant pour des questions de développement et d’endettement. Il est l’auteur d’un ouvrage sur l’engineering et la technologie puis d’un essai sur les problèmes d’investissement, et il contribue à des revues spécialisées (Ph. MG)
Grande démocratie s’il en est, qui se veut un modèle du genre, avec les imperfections qui lui sont propres, le système électoral américain a été progressivement revu en y introduisant notamment une première phase appelée «primaires» (primary election), permettant aux électeurs de désigner directement leurs élus. Bernie Sanders pour les démocrates et Donald Trump pour les républicains semblent momentanément l’emporter. Ceci n’exclut pas les surprises, les indépendants, les marginaux, à venir jusqu’aux conventions des partis en été. Et ce n’est qu’un début, car beaucoup d’autres primaires vont se suivre entre-temps, préparant l’élection présidentielle du 8 novembre prochain.
Dans le contexte du mouvement progressiste du début du siècle dernier, le débat fut engagé en particulier sur la nécessité de démocratiser davantage les choix électoraux. La dénonciation du pouvoir des machines politiques, de la collusion des intérêts des grands groupes et des milieux politiques, les dysfonctionnements d’une société en croissance accélérée appelaient à la réforme dans de nombreux domaines. En accord avec les idéaux américains d’égalité des chances, un tel processus de démocratisation permettait de mettre en pratique un fonctionnement plus adapté des  deux grands partis en présence.

Réelle originalité

Entre débats et parfois insultes, joutes oratoires, échanges de petits mots, expressions  préparées par des conseillers et fin prêtes pour être  utilisées, interviews et messages publicitaires, la campagne pour l’élection du prochain président des USA est dans sa  phase première, la sélection officielle du candidat de chaque parti au scrutin de novembre prochain, le mandat présidentiel étant de quatre ans et renouvelable une fois. Ces élections primaires sont une intéressante particularité et même une réelle originalité de cette grande démocratie, ainsi que ses forums de discussion (caucus) où les électeurs essaient de défendre à voix haute leurs candidats respectifs. Au sens strict, il s’agit d’un  système semi-direct qui est désormais utilisé dans la plupart des Etats de l’Union, et grâce à ce processus, les candidats aux diverses fonctions électives, dont celle de président, sont choisis par des électeurs plutôt que par les cénacles  de professionnels partisans. De plus en plus, la formule tend à être imitée ailleurs, avec plus ou moins de succès, comme par exemple en France, pour le scrutin présidentiel depuis le début de ce siècle.

Le Super mardi

Cette phase oblige ainsi les candidats à se lancer tôt dans la course et à consacrer beaucoup de temps à leur campagne électorale, opposant actuellement  Bernie Sanders à Hillary Clinton pour les démocrates, et  Donald Trump, Ted Cruz, Marco Rubio, John Kasich, Ben Carson  ainsi que  Jeb Bush  pour les républicains. Les résultats de ces premières élections font l’objet d’une grande couverture médiatique, et le gagnant  est déjà considéré comme le candidat par avance pour chacun des partis. Au courant de février,

Les «primaires» américaines, un modèle qui a aussi ses vertus Par le Pr. Mohammed GERMOUNI
seize Etats auront tenu les leurs, et lors du premier mardi de mars, le Super mardi, ils seront suivis  des scrutins primaires  au niveau d’États importants économiquement et démographiquement, comme ceux de la Californie et de New York, au terme desquels le choix du candidat pour le parti est pratiquement scellé. On murmure cependant une  candidature «surprise», de l’ancien maire de New York, le milliardaire Michael Bloomberg, en cas de difficultés de madame Clinton. Si un tel système accroît en principe l’influence des électeurs au détriment des dirigeants des  partis, il n’en demeure pas moins que certaines structures   et divers intérêts organisés tentent d’exercer de l’influence sur le processus de nomination en donnant leur appui à des candidats avant le lancement des primaires.  Les avantages de cette procédure ne seront palpables que si le candidat à l’investiture appuyé par le parti remporte effectivement «la primaire», ce résultat contribuant à unifier le parti et à réduire les répercussions du financement de la campagne.
Mais ce processus d’élection  à deux phases comporte cependant aussi son lot d’inconvénients en allongeant la campagne électorale, entraînant des coûts jugés inutilement élevés,  de quelque  6 milliards de dollars lors de la dernière élection de 2012, par exemple. Si un tel système souvent épuisant permet de discuter d’une diversité de questions, il tend trop à  mettre l’accent sur l’image projetée des candidats dans les médias, donnant lieu paradoxalement à une simplification exagérée du débat politique américain. Les programmes de fond des partis politiques sont ainsi souvent relégués au second rang, les candidats et leurs activités électorales prenant de plus en plus de place, car  ceux-ci préfèrent privilégier leur «image médiatique» et leurs résultats plutôt que de tenir des débats politiques en profondeur. Plusieurs observateurs relèvent parfois le niveau superficiel de certains débats, tant les participants à ces primaires n’ont ni les connaissances, ni l’expérience pour faire le choix du candidat le plus compétent et pouvant être  susceptible de remporter la présidence au final.
Au total, si le mode d’élections primaires privilégie l’électeur américain plus que n’importe quel autre système utilisé par d’autres démocraties, en lui permettant de voter en faveur du candidat d’un parti politique lors de l’élection générale, il ne lui crée aucune obligation envers ce dernier, ni même le contraindre à prendre part au vote. D’ailleurs, la participation moyenne aux primaires est relativement faible, ne concernant qu’un électeur sur dix, souvent politisés et motivés. Les instituts de sondage, et surtout les messages télévisés ainsi que les réseaux sociaux font l’essentiel de l’opinion et la tendance du scrutin final en dernier ressort. Car personne n’obligera par exemple ces électeurs de ne pas  modifier leur vote lors des élections générales de novembre prochain.

Un peu d’histoire

La première primaire à l’échelle d’un Etat a eu lieu en 1899 au Minnesota ainsi que deux sélections pour le poste de président au début du siècle dernier. Ce système de choix des candidats en deux phases ne s’est imposé à la plupart des Etats de l’Union qu’à partir des années 1960. Certains Etats, comme l’Alaska, le Colorado, le Nevada ou l’Utah par exemple ne sont pas suffisamment acquis à la formule des primaires, élisant encore simplement  des délégués lors de «caucus» et de congrès  locaux par des activistes et responsables politiques. Dès 1920, le New Hampshire établit une tradition – non remise en question depuis – de tenir la «première» primaire du pays, juste après celle de l’Iowa.