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L’armée arabe syrienne, ce pilier du système Assad
Par le colonel Jean-Louis Dufour

L’armée arabe syrienne, ce pilier du système Assad Par le colonel Jean-Louis Dufour
Notre consultant militaire, Jean-Louis Dufour, est un ancien officier supérieur de l’armée française. Il a servi en qualité d’attaché militaire au Liban, commandé le 1er Régiment d’infanterie de marine et le bataillon français de la Finul. Chargé du suivi de la situation internationale à l’état-major des Armées (EMA-Paris), il s’est ensuite spécialisé dans l’étude des crises et des conflits armés. Ancien rédacteur en chef de la revue «Défense», professeur dans nombre d’universités et instituts francophones, il est l’auteur de plusieurs ouvrages, parmi lesquels «La guerre au 20ème siècle» (Hachette, 2003), «La guerre, la ville et le soldat» (Odile Jacob, 2006), «Un siècle de crises internationales» (André Versaille, 2009) (Ph. Archives)
La Syrie, ce pays hors du commun, est le siège d’un «conflit enchevêtré»(1) avec le pouvoir pour  enjeu. L’Occident aimerait voir partir son président. Certains analystes, bons connaisseurs de la région, tiennent souvent la chute de Bachar al-Assad pour imminente. Rien n’y fait. L’homme est toujours là. Il y a quatre ans, Recep Tayyip Erdogan disait être sur le point d’aller prier à Damas dans la mosquée des Omeyyades. Pour le Premier ministre turc, la fin politique de Bachar était une question de jours. Au même moment, Ehoud Barak, alors ministre israélien de la Défense, donnait au régime et à son chef quelques semaines à vivre. Il est vrai qu’à l’époque, il n’y avait en Syrie ni soldats iraniens au sol, ni appareils russes dans le ciel! Alors qu’à Genève une négociation de paix a tourné court et qu’on se demande quel malheur va encore frapper la Syrie, il semble opportun d’évoquer Henry Kissinger et Zbignew Brzezinski. Pour ces deux éminents experts du Moyen-Orient, le régime Assad était plus fort que tous ses adversaires réunis.

Ce n’est un secret pour personne que Saoudiens et Qataris, avec l’appui des Etats-Unis, ont parfois essayé de soudoyer quelques proches de Bachar pour qu’ils fassent défection. Vaines tentatives! En particulier, les cadres militaires syriens sont demeurés, sauf exception, fidèles à celui qu’ils avaient juré de servir. L’armée, sans laquelle le pouvoir damascène ne saurait survivre, suit imperturbablement son chef depuis le 13 novembre 1970, date du dernier coup d’Etat militaire survenu en Syrie. Ce jour-là, un aviateur alaouite, le général Hafez al-Assad, s’emparait du pouvoir avant de se faire élire président le 12 mars suivant, pour sept ans, avec 99,2% des voix. Une dynastie naissait que l’armée syrienne, jamais, n’a manqué de servir. Il s’agit d’une armée de conscription de quelque 120.000 appelés, hommes (et femmes(2)), encadrée par 80.000 militaires d’active(3). Dès le début des «évènements» en 2012, la presse internationale se faisait l’écho de désertions massives dont des officiers et même de rares généraux. Mais il s’agissait surtout d’appelés qui font tout pour ne pas être incorporés, ou qui désertent nonobstant les risques encourus. Le phénomène existe depuis des années et ne nuit pas vraiment à la fidélité des cadres, toutes confessions confondues, et qui s’estiment plutôt bien traités par le pouvoir. Quand l’opposition syrienne promet une Syrie nouvelle multiconfessionnelle, elle omet de signaler que si ses délégations à Genève, Washington, Vienne sont effectivement mixtes, ses responsables sur le terrain sont parfois contraints de s’allier aux groupes terroristes les plus sectaires que le Moyen-Orient ait jamais connus.

L’armée arabe syrienne s’est bien défendue ces dernières années. Elle a certes enregistré, çà et là, des baisses de moral et des difficultés à recruter, un phénomène normal s’agissant d’une force sans cesse sur la brèche dans des combats fratricides et parfois meurtriers. Mais le sectarisme religieux n’y est pas de mise.
L’armée arabe syrienne, ce pilier du système Assad Par le colonel Jean-Louis Dufour
L’histoire de l’armée syrienne telle que Hafez al-Assad l’a bâtie est instructive. Devenu président, l’homme avait permis aux officiers aviateurs les plus compétents d’intégrer le haut commandement dont ils avaient été longtemps exclus, jusqu’à être nommés sous Bachar, chefs d’état-major des armées (Ph. AFP)
Le haut commandement est autant sunnite qu’alaouite;  Fahd al-Freij, le ministre de la Défense, un des officiers les plus réputés de l’histoire militaire syrienne, est issu d’une vieille famille sunnite originaire de Hama. Il en va de même pour les chefs des Services syriens, Ali Mamlouk et Mohammad Dib Zaitoun, demeurés imperturbablement fidèles au gouvernement de Damas et qui sont issus de familles sunnites influentes(4). Et on peut en dire autant de feu Rustom Ghazaleh, homme fort des Services qui a longtemps tenu le Liban d’une main de fer, et de bien d’autres personnages. L’histoire de l’armée syrienne telle que Hafez al-Assad l’a bâtie est instructive. Devenu président, l’homme avait permis aux officiers aviateurs les plus compétents d’intégrer le haut commandement dont ils avaient été longtemps exclus, jusqu’à être nommés sous Bachar, chefs d’état-major des armées, comme Hassan Turkmani puis Hikmat Shehabi, tous deux également sunnites. Longtemps, l’armée syrienne a été chargée de stabiliser le Liban. Ce qu’elle a fait tout en pillant le pays et sans grand scrupule. Ce faisant, cette force de trente mille hommes s’est jouée des militaires israéliens puis des Marines américains en appuyant diverses milices libanaises, sans apparaître elle-même en première ligne. Dans l’Irak d’après-Saddam, les services américains n’ont jamais vraiment su lesquels des insurgés sunnites ou chiites étaient ou non liés aux services syriens de renseignement militaire. Ceux-ci, en effet, s’étaient gardés de rompre le contact avec leurs agents irakiens, enrôlés au temps de la guerre civile libanaise (1970-1995).

Notons, enfin, que cette armée est, sauf erreur, la seule du monde arabe à compter des généraux chrétiens, comme le grec orthodoxe Daoud Rajha, devenu chef d’état-major de l’armée de terre. Si l’on se demande pourquoi Assad est toujours en place, la réponse n’est ni la Russie, ni l’Iran, mais probablement l’armée syrienne. L’ennui est que le peuple dans sa diversité ethnique et confessionnelle n’est probablement pas très attaché à son armée. Les centaines de milliers de Syriens qui quittent leur pays pour échapper aux bombardements d’une force censée les défendre, doivent lui en vouloir beaucoup; peut-être est-elle seule capable de venir à bout de l’Etat islamique et d’Al Qaïda; c’est du moins ce que le régime affirme. Puisse-t-il ne pas se tromper!

Au Liban

L’armée syrienne est mal connue. C’est surtout au Liban que son comportement sur le terrain a pu être observé par certains attachés militaires occidentaux. Ceux-ci ont constaté une force qui se tenait convenablement mais ne semblait pas afficher de grandes capacités opérationnelles. C’est qu’elle était surtout occupée à surveiller le pays, à contrôler les personnes, à se livrer parfois à des bombardements brutaux des quartiers chrétiens de Beyrouth ou des camps palestiniens. Toujours la Syrie au Liban s’est efforcée de ne pas paraître prendre parti pour un camp ou pour un autre, préférant, avec une habileté certaine, jouer d’une apparente neutralité. Les exactions à l’encontre de la population sont demeurées très rares. Quand elles existaient, elles étaient surtout le fait des services syriens, réputés mettre en prison des individus soupçonnés d’être hostiles à la Syrie… Nombre de ces personnes arrêtées n’ont jamais reparu…  Le départ de l’armée syrienne le 26 avril 2005, après presque trois décennies d’occupation, a été salué au Liban par de grandes manifestations patriotiques d’unité mais qui sont, comme souvent dans ce pays, demeurées sans lendemain.

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(1) Les conflits armés ou guerres peuvent être classés en trois catégories, les conflits interétatiques ou guerres entre Etats, les conflits internes ou guerres civiles, les conflits dits «enchevêtrés», lesquels mêlent affrontements internes et interventions extérieures, parfois multiples, comme c’est le cas actuellement en Syrie.
(2) Quelques centaines depuis janvier 2013 et qui n’ont pas bonne réputation eu égard à leur brutalité vis-à-vis des populations, syriennes ou non, qu’elles sont chargées de surveiller.
(3) Ces chiffres sont des estimations, quasi hasardeuses, dans la mesure où les effectifs de l’armée syrienne sont mal connus tant ils varient d’une année à une autre, en fonction des pertes subies, des difficultés de recrutement, des désertions, endémiques depuis des années.
(4) Voir à ce sujet  le bimestriel américain en ligne «The National Interest», janvier-février 2016, Kalam Alam: «Why Assad’s army has not defected», 12  février 2016.