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Le piège de la déchéance se referme sur la gauche
Par Mustapha Tossa

Le piège de la déchéance se referme sur la gauche Par Mustapha Tossa
Spécialiste du monde arabe, Mustapha Tossa, journaliste franco-marocain, est diplômé de l’Institut supérieur de journalisme à Rabat promotion 1986 et du Centre de formation et de perfectionnement des journalistes de Paris. Il participe en 1988 au lancement du service arabe de Radio France internationale. En 1990, il présente l’émission Rencontres destinée aux communautés d’origine étrangère sur France 3, avant d’effectuer des reportages et de réaliser des documentaires dans le cadre de la série «Racines» diffusée sur la même chaîne. Chroniqueur pour Atlantic Radio et L’Economiste, il intervient régulièrement sur les chaînes de télévision françaises et satellitaires arabes pour commenter l’actualité internationale (Ph. M. T.)
Il n'est pas certain que si François Hollande avait pu prévoir le nombre de complications politiques qu'il aurait à gérer aujourd'hui, il se serait lancé avec cet enthousiasme presque militant dans la déchéance de nationalité pour binationaux nés sur le sol français. Il aurait réfléchi à deux fois avant d'enclencher la machine à réformer la Constitution. Aujourd'hui, François Hollande subit de plein fouet l'effet Chewing-gum qui colle désespérément à la semelle et dont on essaie de se débarrasser sans succès.  
Lorsqu'il annonce le principe de cette déchéance devant le Congrès au lendemain des attentats du 13 novembre, François Hollande s'estimait être en phase avec une opinion sous le choc, à la recherche de la meilleure thérapie pour se rassurer et se protéger. De toutes les mesures annoncées comme l'état d'urgence, celle de la déchéance capta toute l'attention. Pour deux raisons essentielles, d'abord parce qu'elle était puisée dans le patrimoine de l'extrême droite, ensuite parce qu'elle crée de facto deux catégories de français, violant le sacro-saint principe de l'égalité des Français devant la loi. D'ailleurs, à cette période, Marine Le Pen avait fanfaronné devant les médias pour revendiquer la paternité du tournant de François Hollande sans être démentie. Elle avait laissé filtrer l'idée selon laquelle c'était elle qui, lors des entretiens que le chef d'Etat avait accordés aux chefs de partis, avait soufflé cette mesure et murmuré aux oreilles du président. Devant la vague de suspicions qui se déclencha à gauche, François Hollande aurait pu faire marche arrière et se contenter de "l'indignation nationale"  comme porte de sortie, comme le lui suggéraient de nombreuses voix. Il se cabra tel un cheval têtu, sacrifia son ministre de la Justice Christiane Taubira, obligée de démissionner pour incompatibilité politique, et se retrouve à discuter devant le Parlement avec une chance infime de réaliser le grand Chelem constitutionnel, Assemblée nationale, Sénat et Congrès.
Dans cette configuration, les frondeurs à gauche menacent de ne pas voter la réforme comme la verte Cécile Duflot, intronisée pour l'occasion première opposante à Manuel Valls, en a donné la couleur devant la représentation nationale. Au sein du parti socialiste, c'est la posture du défi qui domine. Nombreux sont ceux tentés par faire payer au gouvernement sa politique économique jugée trop libérale et trop favorable au patronat.
Le piège de la déchéance se referme sur la gauche Par Mustapha Tossa
Lorsqu’il annonce le principe de cette déchéance devant le Congrès au lendemain des attentats du 13 novembre, François Hollande s’estimait être en phase avec une opinion sous le choc, à la recherche de la meilleure thérapie pour se rassurer et se protéger (Ph. AFP)
Ils profitent de ce qu'ils considèrent comme un coup de griffe dans le contrat républicain pour montrer leurs mauvaises humeurs.  Cette rupture au sein de la gauche est sans aucun doute la plus difficile à gérer pour François Hollande qui voit sa propre famille le défier et lui tenir tête.
A droite, Nicolas Sarkozy et ses concurrents sont entrés dans une logique de surenchère. Voter la réforme revient à faire un précieux cadeau à François Hollande. A l'installer aux yeux de l'opinion comme un homme crédible capable de porter efficacement un projet sécuritaire qui rassure. La solution, hausser le plafond des exigences pour justifier un non-vote. Sans compter qu'au sein de cette droite travaillée par des ambitions aiguës et des égos démesurés, la posture à l'égard de François Hollande définit les profils et les stratégies. Pour ne citer qu'un simple exemple, un homme comme François Fillon accuse les socialistes d'enfumage quand son concurrent Nicolas Sarkozy applaudit des deux mains cette mesure et demande à ses troupes une discipline dans le vote. François Hollande vient d'apprendre à ses dépens qu'on ne courtise pas impunément l'extrême droite. Il subit de plein fouet l'effet boomerang d'une stratégie qui visait à désarmer ses adversaires, quitte à se retrouver en totale contradiction avec les ressorts idéologiques de sa propre famille. Le piège dans lequel il est tombé se construit comme suit: aller de l'avant et tenir la barre de la déchéance contre vents et marées risque de lui faire perdre sa gauche. Reculer risque de lui faire perdre la face et ouvrir un grand boulevard devant la droite qui ne manquera pas de lui faire un procès en incompétence sécuritaire. Ce qui est par les temps incertains qui courent l'attaque la plus violente  et la plus destructrice pour l'agence politique d'un président qui en poste rêve d'un second mandat.

Défi

François Hollande n’est pas au bout de ses déceptions sur les ruptures de sa propre famille sur le principe de cette déchéance. Même un homme comme Emmanuel Macron, considéré politiquement comme un fidèle de François Hollande et Manuel Valls, a osé exprimer son désaccord sur le sujet et en des termes qui en disent long sur les déchirures internes. «J’ai, à titre personnel, un inconfort philosophique avec la place que ce débat a pris. On ne traite pas le mal en l’expulsant de la communauté nationale, il faut prévenir et punir implacablement», avait-il déclaré. Avant de rajouter : «De quoi parle-t-on? De déchoir de la nationalité des femmes et des hommes qui sont dans des projets terroristes, c’est-à-dire de destruction. Donc il faut le prendre comme une situation extrême». La sortie de Macron sur le sujet bruyamment applaudi par l’aile frondeuse de la gauche, traditionnellement impitoyable avec le ministre de l’Economie, en dit long sur les manœuvres des uns et les autres, à un moment crucial de la vie politique française où, selon un sondage, 81% des sympathisants socialistes sont favorables à des primaires socialistes dont la seule évocation est un défi majeur pour François Hollande.