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La trahison du livre(1)
Par le Pr. Alain Bentolila

La trahison du livre(1) Par le Pr. Alain Bentolila
Alain Bentolila est professeur de linguistique à la Sorbonne. Il a commencé ses recherches dans un domaine rare, celui des langues rares (parlées par de petites communautés) dites aussi «exotiques» car très peu étudiées. Ce qui lui donne autorité pour comparer la formation des langues (Ph.  L’Economiste)
Parlons franchement! Vous n’en avez pas assez de cette «culture de machine à café» à laquelle vous êtes invité jour après jour? Cette fausse culture que vous êtes invité à célébrer chaque matin avec quelques collègues en évoquant qui un épisode particulièrement croustillant de la dernière téléréalité, qui un mot, parfois une phrase, du dernier livre à la mode que vous n’avez pas lu et ne lirez jamais, qui une vague référence philosophique sans aucun fondement. «Allo, quoi!» dira l’un, imitant le geste de l’imbécile heureuse, avec un rire un peu gêné. «Ah oui! Les sans dents» dira l’autre qui n’a pas ouvert le livre de Trierweiler. «Mais oui, la caverne de Platon», proposera fièrement un troisième, «tu connais pas? C’est Ferry qui en a parlé chez Hanouna»; pensant sans doute qu’il s’agit d’un site archéologique. Vous avez ainsi progressivement appris à vous contenter de peu ou plutôt on vous a imposé depuis des dizaines d’années la loi du moindre effort culturel: celui qui ne coûte pratiquement rien et qui peut rapporter gros… devant la machine à café, à la fin d’un repas ou à l’apéro. Ne lisez aucun livre, puisque l’on vous donne les moyens de faire croire que vous en lisez! N’assistez à aucune conférence digne de ce nom, de gentils animateurs philosophiques vous en dispensent en vous donnant quelques mots-clés à replacer habilement. Ne vous fatiguez pas à réfléchir devant une émission de qualité, regardez plutôt par le trou de la serrure l’impudeur des téléréalités et ainsi soyez au cœur du buzz…

Le monde de la littérature est aujourd’hui perverti par la publication de plus en plus fréquente de  livres qu’aucun auteur n’a écrit; livres d’ailleurs qu’aucun lecteur ne lira. Cela s’appelle le marketing éditorial.  Combien d’hommes politiques, artistes ou autres «people»usurpent sans vergogne l’auguste nom d’Auteur en se servant de «nègres» (ah, le vilain, mais si juste mot!) pour faire semblant d’écrire des livres qu’ils n’ont souvent même pas pris la peine de lire, mais qu’ils iront présenter sur les plateaux de télévision avec la pitoyable complicité d’animateurs complaisants.

L’éditeur a semé, dans ce texte commandé, quatre ou cinq informations croustillantes, quatre ou cinq révélations inattendues qui feront les délices des media, des dîners et… de la machine à café. Les connaître, pouvoir les citer, a l’immense intérêt de vous dispenser de la lecture laborieuse des 300 ou 400 pages mal écrites payées 10 à 15.000 euros au tâcheron qui a fait le dur travail d’écriture. Vous vous dites peut être qu’ainsi tout le monde est content. La maison d’édition qui vendra largement l’objet, le «nègre»qui gagne ainsi sa vie de nègre, l’auteur affiché qui touche des droits confortables et augmente sa notoriété et vous enfin qui brillez sans le moindre effort.
La trahison du livre(1) Par le Pr. Alain Bentolila
Chacun d’entre vous aura d’un même texte, d’un même livre, une lecture singulière. Parce que chacun d’entre vous avez des convictions particulières, ressentez des émotions particulières, possédez des références particulières (Ph. RD)
Ne soyez pas complice de cette supercherie; il n’est pire turpitude que de revendiquer un texte que l’on n’a pas écrit soi-même, dont on a été incapable de construire une phrase. Ce n’est pas tant l’imposture qui est choquante; c’est l’insulte inacceptable que ces jean-foutres font subir à ce que l’humain a de plus précieux et de plus spécifique: transmettre au-delà de la mort, laisser sa propre trace pour celui que l’on ne connaît pas. Une trace superbe ou médiocre, mais la sienne, dessinée de sa propre main, forgée par sa propre intelligence dans l’exaltation et le labeur solitaires; une trace qui sera reçue, peut-être, par d’inconnus lecteurs comme sa prolongation spirituelle.

Mais, au-delà de l’usurpation «d’autorité», qui prend aujourd’hui le risque de penser lui-même à travers les mots d’un autre? Je dis bien de penser, c'est-à-dire d’interpréter ce qu’un homme ou une femme a écrit. Comprenons-nous bien! Chacun d’entre vous aura d’un même texte, d’un même livre, une lecture singulière. Parce que chacun d’entre vous avez des convictions particulières, ressentez des émotions particulières, possédez des références particulières. C’est la singularité de votre personnalité intellectuelle et émotionnelle qui fait que vous lirez un livre comme personne ne le lira. Si vous vous contentez de passer par un intermédiaire qui aura lu pour vous et qui vous donnera un résumé banalisé, fade, sans saveur, voire dévoyé d’un livre, alors vous renoncerez à votre droit d’interprétation, d’imagination et de critique. Vous vous abandonnez à ceux qui «font l’opinion», c'est-à-dire ceux qui vous privent de votre liberté de penser. Faites l’effort du sens, osez affronter le texte dans sa vérité, dans son originalité. Faites-vous votre propre idée, honorez l’auteur en respectant ses mots, tout en les prenant en vous comme personne ne le fera. Refusez donc cette culture de énième main: «j’ai lu ce qu’a dit untel de ce qu’a dit un tel, de ce qu’a dit untel…». Lisez peu si le temps et le courage vous manque mais lisez vous-même un livre dans son originalité. Vous voulez savoir ce qu’en pense la presse? C’est tout à fait louable; à la seule condition que vous preniez la peine de lire d’abord le livre vous-même.

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(1) Tribune publiée en exclusivité par L’Economiste au Maroc et par notre confrère  Marianne en France.